{"id":136,"date":"1996-01-01T09:58:09","date_gmt":"1996-01-01T08:58:09","guid":{"rendered":"http:\/\/apologetique.cepmontreuil.fr\/?p=136"},"modified":"2020-01-08T23:10:13","modified_gmt":"2020-01-08T22:10:13","slug":"m-p-schutzenberger-les-failles-du-darwinisme","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/bibleetsciencediffusion.org\/index.php\/1996\/01\/01\/m-p-schutzenberger-les-failles-du-darwinisme\/","title":{"rendered":"Marcel-Paul Sch\u00fctzenberger : les failles du darwinisme"},"content":{"rendered":"<h3><a href=\"https:\/\/www.larecherche.fr\/m-p-sch\u00fctzenberger-les-failles-du-darwinisme\">Interview<\/a> de <strong>Marcel-Paul Schutzenberger, membre de l&rsquo;Acad\u00e9mie des sciences, <\/strong>accord\u00e9e \u00e0 la revue <em>La Recherche<\/em> en 1996, peu de temps avant sa mort.<\/h3>\n<p><strong><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-5898 alignleft\" src=\"https:\/\/bibleetsciencediffusion.org\/wp-content\/uploads\/2020\/01\/Marcel-Paul-Schutzenberger.png\" alt=\"Marcel-Paul Schutzenberger\" width=\"260\" height=\"194\" srcset=\"https:\/\/bibleetsciencediffusion.org\/wp-content\/uploads\/2020\/01\/Marcel-Paul-Schutzenberger.png 260w, https:\/\/bibleetsciencediffusion.org\/wp-content\/uploads\/2020\/01\/Marcel-Paul-Schutzenberger-120x90.png 120w\" sizes=\"auto, (max-width: 260px) 100vw, 260px\" \/><\/strong><\/p>\n<p><em><strong>Marcel-Paul Schutzenberger<\/strong><\/em><em> (1920-1996) \u00e9tait math\u00e9maticien, expert en informatique th\u00e9orique, m\u00e9decin, g\u00e9n\u00e9ticien et \u00e9pid\u00e9miologiste, sp\u00e9cialiste du pian (une maladie infectieuse chronique des pays tropicaux), fut \u00e9lu \u00e0 l&rsquo;Acad\u00e9mie des sciences en 1988 et travailla sur la th\u00e9orie des codes et apporta de grandes contributions \u00e0 la compr\u00e9hension math\u00e9matique du codage de l\u2019information. Il obtint un doctorat en m\u00e9decine en 1949, puis en 1953 un doctorat de math\u00e9matiques sur les \u00ab\u00a0Contributions aux applications statistiques de la th\u00e9orie de l&rsquo;information\u00a0\u00bb. Il fut professeur \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 de Poitiers, o\u00f9 il enseignait notamment la statistique, de 1957 \u00e0 1963 ; enseignant \u00e0 la <\/em><span style=\"color:#191e23; text-transform:none; text-indent:0px; letter-spacing:normal; font-family:'NotoSerif'; font-size:16px; font-variant:normal; font-weight:400; text-decoration:none; word-spacing:0px; display:inline!important; white-space:normal; cursor:text; orphans:2; float:none; -webkit-text-stroke-width:0px; background-color:#ffffff; text-align:left;\"><em>Facult\u00e9 de m\u00e9decine de Harvard<\/em><\/span><em> durant l&rsquo;ann\u00e9e 1961-62 ; <\/em><span style=\"color:#191e23; text-transform:none; text-indent:0px; letter-spacing:normal; font-family:'NotoSerif'; font-size:16px; font-variant:normal; font-weight:400; text-decoration:none; word-spacing:0px; display:inline!important; white-space:normal; cursor:text; orphans:2; float:none; -webkit-text-stroke-width:0px; background-color:#ffffff; text-align:left;\"><em>directeur de recherches \u00e0 l&rsquo;Institut Blaise Pascal du CNRS <\/em><\/span><em>durant l&rsquo;ann\u00e9e 1963-64 , et directeur scientifique \u00e0 l&rsquo;IRIA (ancien nom de l&rsquo;INRIA) de 1968 \u00e0 1972.<\/em><\/p>\n<h3><em>La Recherche<\/em> : Quelle est votre d\u00e9finition du darwinisme ?<\/h3>\n<p><strong>M.-P. Sch\u00fctzenberger :<\/strong> Je prendrai la version moderne la plus courante, dont un repr\u00e9sentant offensif est le Britannique Richard Dawkins. Elle consiste \u00e0 consid\u00e9rer que l&rsquo;\u00e9volution des \u00eatres vivants peut \u00eatre expliqu\u00e9e par le tandem s\u00e9lection-mutations au hasard. A l&rsquo;int\u00e9rieur de cette doctrine, il faut distinguer deux \u00e9coles, mutuellement contradictoires : les gradualistes, dont Dawkins est le h\u00e9raut le plus radical, et les saltationnistes, dont l&rsquo;Am\u00e9ricain Stephen Jay Gould est un h\u00e9raut non moins radical. Pour les gradualistes, l&rsquo;\u00e9volution proc\u00e8de uniquement par petites touches successives. Pour les saltationnistes, qui n&rsquo;ont d&rsquo;ailleurs pas fourni l&rsquo;effort d&rsquo;une pr\u00e9sentation aussi structur\u00e9e, l&rsquo;\u00e9volution proc\u00e8de essentiellement par sauts.<\/p>\n<p><strong>L.R. : Vous \u00eates plus connu comme math\u00e9maticien que comme sp\u00e9cialiste de l&rsquo;\u00e9volution&#8230;<\/strong><\/p>\n<p><strong>M.-P. S. : <\/strong>Bien s\u00fbr, mon m\u00e9tier n&rsquo;est pas la biologie. Mais la l\u00e9gitimit\u00e9 des math\u00e9maticiens dans ce d\u00e9bat vient d&rsquo;abord de ce que les plus dogmatiques des gradualistes, Dawkins en t\u00eate, font un grand usage d&rsquo;arguments formul\u00e9s en termes math\u00e9matiques et informatiques, qui en imposent au lecteur.<\/p>\n<p>Cette l\u00e9gitimit\u00e9 vient aussi du fait que les math\u00e9maticiens sont des z\u00e9lotes de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie, dans leur propre discipline. Il est normal qu&rsquo;ils portent un regard critique analogue sur les fondements d&rsquo;autres disciplines.<\/p>\n<p>Elle vient enfin de l&rsquo;irruption dans ce d\u00e9bat, dans le sillage du mouvement cybern\u00e9tique, de math\u00e9maticiens et de physiciens, comme Ren\u00e9 Thom ou Ilya Prigogine, et plus r\u00e9cemment des chercheurs de l&rsquo;institut Santa Fe, aux \u00c9tats-Unis, comme Stuart Kauffman, un m\u00e9decin \u00e9pris de logique math\u00e9matique qui re\u00e7oit l&rsquo;appui sonore du grand physicien Murray Gell-Mann. Ce troisi\u00e8me conglom\u00e9rat d\u2019\u00c9glises applique des concepts math\u00e9matiques au probl\u00e8me fondamental de l&rsquo;\u00e9volution, qui est celui de complexit\u00e9 fonctionnelle. Ici je me trouve concern\u00e9 de mani\u00e8re plus personnelle.<\/p>\n<p><strong>L.R. : Qu&rsquo;entendez-vous par complexit\u00e9 fonctionnelle ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>M.-P. S. :<\/strong> Sans ce concept, il est impossible d&rsquo;envisager les ph\u00e9nom\u00e8nes de la vie. Les deux mots qui le composent d\u00e9signent eux-m\u00eames deux notions essentielles.<\/p>\n<p>Quand un biologiste qui travaille \u00e0 la paillasse se parle \u00e0 lui-m\u00eame, parfois \u00e0 voix basse, en termes de fonctions la fonction d&rsquo;un g\u00e8ne, d&rsquo;une enzyme, du ribosome, des antennes de la drosophile, il pense fonctionnalit\u00e9 et il a bien raison de le faire. C&rsquo;est un concept parfaitement adapt\u00e9 \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9. Ceux qui le per\u00e7oivent mieux que quiconque sont les physiologistes. Pour eux tout est fonctionnalit\u00e9. Ils d\u00e9crivent des syst\u00e8mes : circulatoire, digestif, excr\u00e9toire, etc. Qu&rsquo;il en aille de m\u00eame en biologie mol\u00e9culaire semble poser des probl\u00e8mes \u00e0 certains. Peut-\u00eatre parce que la notion d&rsquo;organe n&rsquo;est plus pr\u00e9sente \u00e0 ce niveau. Mais l&rsquo;absence d&rsquo;organe n&rsquo;interdit pas qu&rsquo;on parle de fonctions ! La complexit\u00e9 est aussi un concept de base. D\u00e9j\u00e0 chez les unicellulaires les m\u00e9canismes de s\u00e9paration et de fusion des chromosomes, dans la mitose et la m\u00e9iose, sont des processus incroyables de complexit\u00e9, de finesse.<\/p>\n<p>Or les \u00eatres vivants se pr\u00e9sentent comme un ensemble complexe d&rsquo;interrelations fonctionnelles. Si l&rsquo;on veut expliquer l&rsquo;\u00e9volution des \u00eatres vivants, il faut expliquer \u00e0 la fois cette fonctionnalit\u00e9 et cette complexit\u00e9. C&rsquo;est la complexit\u00e9 fonctionnelle. Et l\u00e0 ce n&rsquo;est plus simple du tout&#8230;<\/p>\n<p><strong>L.R. : Qu&rsquo;y a-t-il de si difficile \u00e0 comprendre ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>M.-P. S. :<\/strong> C&rsquo;est peut-\u00eatre que l&rsquo;\u00e9volution du vivant repose sur un quelque chose, un ingr\u00e9dient essentiel que rien dans nos connaissances physico-chimiques actuelles ne permet d&rsquo;imaginer, et sur lequel la logique formelle n&rsquo;a pour l&rsquo;instant aucune prise. Qu&rsquo;ils soient gradualistes ou saltationnistes, les darwiniens me semblent avoir parfois une conception un peu simple de la biologie, une conception en quelque sorte cl\u00e9s en mains. Pour eux un g\u00e8ne est comme une commande sur le catalogue de La Redoute. L&rsquo;article de Walter Gehring que vous avez publi\u00e9 sur le superg\u00e8ne qui d\u00e9clenche la fabrication des yeux de la mouche refl\u00e8te cette conception. On peut accepter que les g\u00e8nes fonctionnent ainsi et ne pas se poser de question. Mais si l&rsquo;on cherche \u00e0 l&rsquo;expliquer, alors le darwinisme n&rsquo;est d&rsquo;aucun secours&#8230;<\/p>\n<p><strong>L.R. : Vous soutenez qu&rsquo;un g\u00e8ne est con\u00e7u comme une commande \u00e0 La Redoute. Que voulez-vous dire exactement ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>M.-P. S. :<\/strong> Sch\u00e9matiquement un g\u00e8ne est assimilable \u00e0 une unit\u00e9 d&rsquo;information. Il est l\u00e0 ou non. Quand il est activ\u00e9, c&rsquo;est un ordre \u00e9l\u00e9mentaire du type oui-non. Mettez du persil, arr\u00eatez la cuisson&#8230; Restons-en \u00e0 l&rsquo;exemple de l\u2019\u0153il. On dit qu&rsquo;il faut mille ou deux mille g\u00e8nes pour fabriquer un \u0153il. Donc mille \u00e0 deux mille unit\u00e9s d&rsquo;information. C&rsquo;est d\u00e9risoire ! Supposons qu&rsquo;une firme fran\u00e7aise souhaite faire fabriquer par une usine en Asie du Sud-Est un appareil \u00e9lectrom\u00e9nager enti\u00e8rement nouveau et que, pour des raisons commerciales, elle ne dise rien de la fonctionnalit\u00e9 de l&rsquo;appareil, elle ne dise pas comment il marche ni \u00e0 quoi il doit servir. Avec quelques milliers de bits le fabricant n&rsquo;ira pas loin. Car c&rsquo;est l&rsquo;\u00e9quivalent d&rsquo;un paragraphe de ce texte. L&rsquo;appareil autrement plus simple qu&rsquo;un \u0153il ne sera convenablement construit que si le fabricant comprend la signification des op\u00e9rations dont on lui demande d&rsquo;assurer l&rsquo;usinage ; c&rsquo;est-\u00e0-dire s&rsquo;il a d\u00e9j\u00e0 l&rsquo;id\u00e9e de l&rsquo;objet avant de le fabriquer. Ce qui repr\u00e9sente une masse de connaissances communes au donneur d&rsquo;ordres et au fabricant autrement consid\u00e9rable.<\/p>\n<p><strong>L.R. : Vous voulez dire que le g\u00e9nome ne contient pas assez d&rsquo;informations pour expliquer le vivant ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>M.-P. S. :<\/strong> Du moins pas d&rsquo;apr\u00e8s la connaissance que nous en avons. Les pr\u00e9dicats utilis\u00e9s par les biologistes sont tout \u00e0 fait insuffisants. Ce n&rsquo;est pas parce qu&rsquo;on sait qu&rsquo;un g\u00e8ne d\u00e9clenche la fabrication de telle ou telle prot\u00e9ine qu&rsquo;on comprend comment un ou deux milliers de g\u00e8nes suffisent \u00e0 diriger le cours du d\u00e9veloppement embryonnaire.<\/p>\n<p><strong>L.R. : Vous allez vous faire accuser de pr\u00e9formisme&#8230;<\/strong><\/p>\n<p><strong>M.-P. S. :<\/strong> Et de bien d&rsquo;autres crimes. Ma position est pourtant strictement rationnelle. Je formule un probl\u00e8me qui me para\u00eet majeur : comment se fait-il qu&rsquo;avec aussi peu d&rsquo;instructions \u00e9l\u00e9mentaires la mati\u00e8re vivante soit capable de fabriquer des objets aussi merveilleusement compliqu\u00e9s et efficaces ? Cette propri\u00e9t\u00e9 dont elle est dot\u00e9e, quelle est sa nature ? Rien dans nos connaissances physico-chimiques actuelles ne permet de l&rsquo;imaginer. Si l&rsquo;on se place du point de vue de l&rsquo;\u00e9volution, il faudrait aussi admettre que d&rsquo;une mani\u00e8re ou d&rsquo;une autre les poissons de l&rsquo;\u00e8re primaire contenaient en puissance les germes d&rsquo;organes qu&rsquo;ils n&rsquo;avaient pas mais qu&rsquo;auront leurs successeurs quand ils quitteront les eaux pour la terre ferme et les airs, et avec les c\u00e2blages neuronaux appropri\u00e9s.<\/p>\n<p><strong>L.R. : Vous affirmez qu&rsquo;en fait, le darwinisme n&rsquo;explique pas grand-chose.<\/strong><\/p>\n<p><strong>M.-P. S. : <\/strong>Il me semble en effet que le couple mutations-s\u00e9lection au hasard pr\u00e9sente une certaine valeur descriptive, mais en aucun cas explicative. Le darwinisme fait des constats \u00e9cologiques sur l&rsquo;abondance relative des esp\u00e8ces et des biotopes. Et la valeur descriptive du mod\u00e8le est d&rsquo;ailleurs elle-m\u00eame limit\u00e9e. En outre, ce sur quoi insistent les saltationnistes, la th\u00e8se gradualiste semble compl\u00e8tement d\u00e9mentie par le progr\u00e8s des connaissances en pal\u00e9ontologie. Quant aux miracles du saltationnisme, ils ne peuvent que renvoyer \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 myst\u00e9rieuse que j&rsquo;ai \u00e9voqu\u00e9e.<\/p>\n<p><strong>L.R. : Revenons sur la s\u00e9lection naturelle. N&rsquo;a-t-elle pas malgr\u00e9 tout une certaine valeur explicative ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>M.-P. S. :<\/strong> Personne ne peut refuser l&rsquo;existence du ph\u00e9nom\u00e8ne. C&rsquo;est tout simplement le principe que rien n&rsquo;existe qui ne soit assez solide pour exister. Sa plus belle application ce sont les lois de Berthollet en chimie \u00e9l\u00e9mentaire*. Dans une zone qui se d\u00e9sertifie, les esp\u00e8ces qui disparaissent le plus vite sont celles qui ont le plus besoin d&rsquo;eau. Ce qui n&rsquo;explique pas l&rsquo;apparition chez les survivants de structures dont les propri\u00e9t\u00e9s fonctionnelles leur permettent de mieux r\u00e9sister \u00e0 la s\u00e9cheresse. Le concept de s\u00e9lection naturelle n&rsquo;est pas un concept tr\u00e8s fort. Car, sauf dans certains cas artificiels, nos connaissances ne nous permettent pas de pr\u00e9dire que telle ou telle esp\u00e8ce, telle ou telle vari\u00e9t\u00e9, sera favoris\u00e9e ou d\u00e9favoris\u00e9e en fonction de l&rsquo;\u00e9volution du milieu. Ce que nous pouvons faire c&rsquo;est constater apr\u00e8s coup l&rsquo;effet de la s\u00e9lection naturelle. Constater, par exemple, que telle esp\u00e8ce d&rsquo;escargots est moins mang\u00e9e que d&rsquo;autres par certains oiseaux, peut-\u00eatre parce que leur coquille est moins visible. C&rsquo;est de l&rsquo;\u00e9cologie, tr\u00e8s int\u00e9ressante. Autrement dit, la s\u00e9lection naturelle est un faible instrument de preuve, parce que les ph\u00e9nom\u00e8nes de s\u00e9lection naturelle sont patents, mais ne prouvent rien du point de vue th\u00e9orique.<\/p>\n<p><strong>L.R. : C&rsquo;est le couple s\u00e9lection-mutations au hasard qui compte. N&rsquo;a-t-il aucune valeur explicative ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>M.-P. S. :<\/strong> Avec la d\u00e9couverte du codage, on a appris qu&rsquo;un g\u00e8ne est comme un mot compos\u00e9 dans l&rsquo;alphabet de l&rsquo;ADN, formant un texte qui est le g\u00e9nome. C&rsquo;est ce mot qui va dicter \u00e0 la cellule de fabriquer telle ou telle prot\u00e9ine. Soit une prot\u00e9ine de structure, soit une prot\u00e9ine qui elle-m\u00eame va en combinaison avec d&rsquo;autres signaux dire au g\u00e9nome de fabriquer telle autre prot\u00e9ine. Tous les r\u00e9sultats exp\u00e9rimentaux connus se rangent dans ce sch\u00e9ma.<\/p>\n<p>Son application \u00e0 la th\u00e9orie de l&rsquo;\u00e9volution donne \u00e0 peu pr\u00e8s ceci : un g\u00e8ne subit une mutation. \u00c9tant donn\u00e9 le milieu, cette mutation facilite \u00e9ventuellement la reproduction des individus qui en sont porteurs, et les mutants ainsi favoris\u00e9s parviennent progressivement, statistiquement, \u00e0 remplacer les non-mutants. L&rsquo;\u00e9volution ne serait qu&rsquo;une accumulation de modifications qu&rsquo;on me permettra de qualifier de typographiques. Les g\u00e9n\u00e9ticiens des populations \u00e9tudient math\u00e9matiquement la vitesse avec laquelle une mutation favorable se propage dans ces conditions. Ils font ceci avec beaucoup d&rsquo;habilet\u00e9, mais ce sont des exercices d&rsquo;\u00e9cole parce qu&rsquo;aucun des param\u00e8tres qu&rsquo;ils utilisent ne peut \u00eatre d\u00e9termin\u00e9 empiriquement.<\/p>\n<p>En plus nous retrouvons l&rsquo;obstacle que j&rsquo;ai d\u00e9j\u00e0 \u00e9voqu\u00e9. Nous savons \u00e0 peu pr\u00e8s combien il y a de g\u00e8nes dans un \u00eatre vivant. Environ cent mille chez les vert\u00e9br\u00e9s sup\u00e9rieurs. Ceci semble grossi\u00e8rement insuffisant pour expliquer l&rsquo;incroyable quantit\u00e9 d&rsquo;informations qu&rsquo;il a fallu pour que s&rsquo;accomplisse l&rsquo;\u00e9volution.<\/p>\n<p><strong>L.R. : Pouvez-vous donner un exemple concret ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>M.-P. S. :<\/strong> Les darwiniens disent que les chevaux, qui \u00e9taient des mammif\u00e8res gros comme des lapins, ont augment\u00e9 leur taille pour s&rsquo;enfuir plus vite et \u00e9chapper aux pr\u00e9dateurs. Dans le mod\u00e8le gradualiste, il faut admettre que l&rsquo;on puisse isoler ce trait, l&rsquo;augmentation de la taille, et le consid\u00e9rer comme r\u00e9sultant d&rsquo;une s\u00e9rie de mutations typographiques. Mais ce n&rsquo;est qu&rsquo;un effet rh\u00e9torique. On impose tacitement au lecteur l&rsquo;id\u00e9e que ce qui compte pour un ruminant c&rsquo;est la vitesse de fuite face au pr\u00e9dateur. C&rsquo;est peut-\u00eatre vrai en partie. Mais aucune raison biologique ne permet de d\u00e9terminer si c&rsquo;est le crit\u00e8re d\u00e9terminant. Rien n&rsquo;interdit de penser non plus que l&rsquo;augmentation de taille puisse avoir un effet n\u00e9gatif. Les darwiniens me semblent avoir conserv\u00e9 une vision m\u00e9caniste de l&rsquo;\u00e9volution, selon laquelle on observerait une succession presque lin\u00e9aire de causes et d&rsquo;effets. L&rsquo;id\u00e9e aujourd&rsquo;hui classique en physique que les causes puissent interagir les unes avec les autres me semble avoir une certaine difficult\u00e9 \u00e0 percer en biologie. Alors que dans la quasi-totalit\u00e9 des ph\u00e9nom\u00e8nes observables les modifications locales interagissent de fa\u00e7on dramatique. Il n&rsquo;y a pas un num\u00e9ro de La Recherche o\u00f9 sous un pr\u00e9texte ou un autre il n&rsquo;y ait un article faisant allusion \u00e0 l&rsquo;effet papillon. Or l&rsquo;informatique est pr\u00e9cis\u00e9ment un domaine qui donne une intuition concr\u00e8te de ces ph\u00e9nom\u00e8nes. Une modification typographique d&rsquo;un programme informatique ne change pas un peu le programme, elle l&rsquo;annule purement et simplement. Il en va de m\u00eame avec un num\u00e9ro de t\u00e9l\u00e9phone. Si j&rsquo;essaie d&rsquo;appeler par t\u00e9l\u00e9phone un correspondant, il importe peu que je me trompe sur un, deux trois ou huit chiffres de son num\u00e9ro.<\/p>\n<p><strong>L.R. : Vous acceptez l&rsquo;id\u00e9e qu&rsquo;une mutation biologique a bien un caract\u00e8re typographique ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>M.-P. S. :<\/strong> Oui, en ce sens qu&rsquo;une base est remplac\u00e9e par une autre, un codon par un autre, mais au niveau de l&rsquo;activit\u00e9 biochimique qui en r\u00e9sulte on ne peut plus parler de typographie. Il y a toute une grammaire de formation des prot\u00e9ines, en trois dimensions, que l&rsquo;on conna\u00eet encore bien mal. Nous ne disposons d&rsquo;aucune r\u00e8gle physico-chimique nous permettant de relier de mani\u00e8re intelligible les modifications typographiques \u00e0 une structure biologiquement efficace. Pour revenir \u00e0 l&rsquo;exemple de l&rsquo;\u0153il, si l&rsquo;on consid\u00e8re les quelques mille g\u00e8nes n\u00e9cessaires \u00e0 sa fabrication, chacun pris isol\u00e9ment ne signifie rien. Ce qui est signifiant, c&rsquo;est la combinaison de leurs interactions. Des interactions en cascade, avec des boucles de r\u00e9troaction, tout cela exprimant une complexit\u00e9 que nous ne savons pas analyser. Nous pouvons avoir l&rsquo;espoir de l&rsquo;analyser mais nous en sommes loin. Gehring constate qu&rsquo;en changeant tel g\u00e8ne il se produit telle transformation. Il le constate, mais il ne cherche pas \u00e0 l&rsquo;expliquer.<\/p>\n<p><strong>L.R. : Mais Dawkins, par exemple, croit \u00e0 la possibilit\u00e9 d&rsquo;un processus cumulatif.<\/strong><\/p>\n<p><strong>M.-P. S. :<\/strong> Dawkins croit en effet \u00e0 ce qu&rsquo;il appelle la \u00ab\u00a0s\u00e9lection cumulative de mutations al\u00e9atoires\u00a0\u00bb. Pour \u00e9tayer sa th\u00e8se, il a recours \u00e0 la m\u00e9taphore imagin\u00e9e par le math\u00e9maticien Emile Borel : celle du singe tapant au hasard sur un clavier et obtenant finalement un texte litt\u00e9raire. M\u00e9taphore acclam\u00e9e, h\u00e9las !, par Francis Crick, le cod\u00e9couvreur de la double h\u00e9lice. Dawkins fait \u00e9crire par son ordinateur une suite d&rsquo;une trentaine de signes, correspondant au nombre de signes contenus dans un vers de Shakespeare. Il proc\u00e8de ensuite \u00e0 une simulation du m\u00e9canisme darwinien, s\u00e9lection-mutations au hasard. Son singe fictif tape et retape ces m\u00eames signes, sauf que l&rsquo;ordinateur choisit chaque fois la phrase qui ressemble le plus, m\u00eame de tr\u00e8s loin, au vers de Shakespeare. Par ce proc\u00e9d\u00e9 que Dawkins appelle de \u00ab\u00a0s\u00e9lection cumulative\u00a0\u00bb, le singe parvient au but en une quarantaine ou une soixantaine de g\u00e9n\u00e9rations.<\/p>\n<p><strong>L.R. : Or vous ne croyez pas qu&rsquo;un singe tapant sur un clavier, m\u00eame aid\u00e9 par l&rsquo;ordinateur&#8230;<\/strong><\/p>\n<p><strong>M.-P. S. : <\/strong>Cette d\u00e9monstration est un trompe-l\u2019\u0153il et Dawkins ne d\u00e9crit pas exactement comment il proc\u00e8de. Si l&rsquo;on se livre \u00e0 l&rsquo;exercice sur un ordinateur, on constate que les phrases qu&rsquo;on obtient se rapprochent en effet assez vite de la cible au d\u00e9but. Mais \u00e0 mesure qu&rsquo;on s&rsquo;approche de la cible cela devient de plus en plus long. Des mutations dans la mauvaise direction nous font r\u00e9gresser. En fait, un raisonnement simple montre qu&rsquo;\u00e0 moins de choisir habilement les param\u00e8tres num\u00e9riques, la progression devient horriblement lente.<\/p>\n<p><strong>L.R. : Vous voulez dire que le mod\u00e8le de s\u00e9lection cumulative imagin\u00e9 par Dawkins est sans rapport avec une r\u00e9alit\u00e9 biologique palpable ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>M.-P. S. :<\/strong> Exactement. Le mod\u00e8le de Dawkins laisse enti\u00e8rement de c\u00f4t\u00e9 le triple probl\u00e8me de la complexit\u00e9, de la fonctionnalit\u00e9 et de leur interaction.<\/p>\n<p><strong>L. R. : Vous \u00eates math\u00e9maticien. Supposons que vous tentiez malgr\u00e9 tout de formaliser ce concept de complexit\u00e9 fonctionnelle&#8230;<\/strong><\/p>\n<p><strong>M.-P. S. : <\/strong>Je ferais sans doute appel \u00e0 une notion bannie de la communaut\u00e9 scientifique, mais parfaitement comprise par tout un chacun : celle de but. En tant qu&rsquo;informaticien, on peut la rendre triviale de la fa\u00e7on suivante. On construit un espace ad\u00e9quat dans lequel l&rsquo;une des coordonn\u00e9es va servir de fil d&rsquo;Ariane pour guider la trajectoire vers le but. C&rsquo;est une formalisation parfaite. Une fois cet espace construit, le syst\u00e8me \u00e9volue de fa\u00e7on m\u00e9canique vers le but qu&rsquo;on lui a fix\u00e9. Mais il y a une difficult\u00e9 : c&rsquo;est que la construction elle-m\u00eame de cet espace ne peut se faire qu&rsquo;apr\u00e8s une analyse pr\u00e9alable de tous les trajets possibles et de l&rsquo;estimation de la distance au but \u00e0 laquelle se trouve la fin de chacun d&rsquo;eux. Ceci est hors de port\u00e9e d&rsquo;une \u00e9tude empirique. Elle pr\u00e9suppose &#8211; j&#8217;emploie encore le m\u00eame mot &#8211; que je connaisse d\u00e9j\u00e0 la totalit\u00e9 de la situation. Et en termes de logique math\u00e9matique la constitution de cet espace est un probl\u00e8me d&rsquo;un ordre infiniment sup\u00e9rieur au probl\u00e8me pos\u00e9. Or pourtant la fonctionnalit\u00e9 c&rsquo;est la r\u00e9ussite dans l&rsquo;atteinte d&rsquo;un but. Le truc dans l&rsquo;exemple apolog\u00e9tique de Dawkins est d&rsquo;introduire subrepticement cet espace. Son programme informatique de s\u00e9lection cumulative le r\u00e9alise de fa\u00e7on tacite en calculant la distance au but, la phrase cible, par le nombre des lettres qui ne sont pas encore en place. Ceci ne correspond en rien \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 biologique. La fonction qu&rsquo;il emploie frappe l&rsquo;imagination parce qu&rsquo;elle a une propri\u00e9t\u00e9 de simplicit\u00e9 qui entra\u00eene l&rsquo;adh\u00e9sion na\u00efve. Dans la r\u00e9alit\u00e9 biologique l&rsquo;espace dans lequel il faudrait se plonger pour d\u00e9crire la fonctionnalit\u00e9 la plus simple est d&rsquo;une complexit\u00e9 qui d\u00e9fie l&rsquo;entendement et bien s\u00fbr tout calcul.<\/p>\n<p><strong>L.R. : M\u00eame quand ils se disent darwiniens, les saltationnistes sont plus modestes : ils ne pr\u00e9tendent pas d\u00e9tenir la clef permettant d&rsquo;expliquer l&rsquo;\u00e9volution&#8230;<\/strong><\/p>\n<p><strong>M.-P. S. :<\/strong> Avant d&rsquo;\u00e9voquer les saltationnistes, tout de m\u00eame un mot sur le Japonais Mooto Kimura. Il a montr\u00e9 que la plupart des mutations sont neutres, sans effet permettant une s\u00e9lection. Pour la th\u00e8se centrale du darwinisme, c&rsquo;est g\u00eanant&#8230;<\/p>\n<p>La th\u00e8se saltationniste, renouvel\u00e9e par Stephen Jay Gould, reprend l&rsquo;id\u00e9e de base due \u00e0 R. Goldschmidt vers 1940 : il se produirait des mutations tr\u00e8s intenses, impliquant sans doute des centaines de g\u00e8nes, et se d\u00e9roulant rapidement, en moins de mille g\u00e9n\u00e9rations, donc en dessous du seuil de r\u00e9solution de la pal\u00e9ontologie. Curieusement Gould ne semble pas g\u00ean\u00e9 pour conserver le tandem mutations-s\u00e9lection au hasard. Le saltationnisme se heurte \u00e0 deux types de critiques. D&rsquo;une part les macromutations suppos\u00e9es sont inexplicables dans le cadre de la biologie mol\u00e9culaire actuelle. D&rsquo;autre part Gould passe sous silence l&rsquo;existence de grandes tendances, comme la complexification croissante du syst\u00e8me nerveux central. Il consid\u00e8re que le succ\u00e8s d&rsquo;esp\u00e8ces nouvelles plus sophistiqu\u00e9es, comme les mammif\u00e8res, est un ph\u00e9nom\u00e8ne contingent. Il n&rsquo;est pas en mesure de rendre compte d&rsquo;un sens de l&rsquo;\u00e9volution, ou du moins de l&rsquo;existence de trajectoires, qui pourtant ne font aucun doute. On en est donc r\u00e9duit \u00e0 invoquer deux types de miracles : celui des macromutations et celui des grandes trajectoires de l&rsquo;\u00e9volution&#8230;<\/p>\n<p><strong>L.R. : En quel sens employez-vous le mot \u00ab\u00a0miracle\u00a0\u00bb ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>M.-P. S. :<\/strong> Dans un sens purement rationnel, comme d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement dont la probabilit\u00e9 est infime \u00e0 un degr\u00e9 si j&rsquo;ose dire ultracosmologique. Parlons des macromutations. Pour devenir un bon \u00e9l\u00e9phant, il ne suffit pas tout \u00e0 coup d&rsquo;\u00eatre dot\u00e9 d&rsquo;une grande trompe. Il faut qu&rsquo;en m\u00eame temps un appareil compl\u00e8tement diff\u00e9rent, le cervelet, soit modifi\u00e9 pour mettre en place l&rsquo;ensemble des c\u00e2blages n\u00e9cessaires pour que l&rsquo;\u00e9l\u00e9phant sache se servir de sa trompe. Les macromutations doivent \u00eatre coordonn\u00e9es par un syst\u00e8me de g\u00e8nes d\u00e8s l&#8217;embryogen\u00e8se. Or si l&rsquo;on regarde l&rsquo;histoire de l&rsquo;\u00e9volution, cela nous fait des dizaines et des dizaines de milliers de miracles, dont les saltationnistes ne savent pas mieux rendre compte que les gradualistes.<\/p>\n<p>Quant \u00e0 la seconde cat\u00e9gorie de miracles, elle tient au fait que certaines de ces macromutations si l&rsquo;on admet qu&rsquo;elles ont eu lieu se sont additionn\u00e9es les unes aux autres dans une direction bien d\u00e9finie, pour constituer les grandes tendances de l&rsquo;\u00e9volution : complication du syst\u00e8me nerveux, mais aussi int\u00e9riorisation des processus reproductifs, apparition des os, de l&rsquo;oreille, enrichissement des fonctions relationnelles, etc. Toute une s\u00e9rie de miracles dont l&rsquo;accumulation a pour effet d&rsquo;accro\u00eetre la complexit\u00e9 des organismes et leur efficacit\u00e9. De ce point de vue la notion de bricolage avanc\u00e9e par Fran\u00e7ois Jacob est un constat tr\u00e8s int\u00e9ressant. C&rsquo;est un joli mot d&rsquo;auteur, mais il ne donne pas l&rsquo;ombre d&rsquo;une explication.<\/p>\n<p><strong>L.R. : L&rsquo;apparition de l&rsquo;homme est-il un miracle, au sens o\u00f9 vous l&rsquo;entendez ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>M.-P. S. : <\/strong>Naturellement. Et ici il semble qu&rsquo;il y ait d&rsquo;autres voix que la mienne parmi les biologistes contemporains pour mettre en doute l&rsquo;explication darwinienne qui \u00e9tait \u00e0 la mode il y a une vingtaine d&rsquo;ann\u00e9es. Gradualistes ou saltationnistes sont tout \u00e0 fait incapables de donner une explication convaincante de l&rsquo;\u00e9mergence quasi simultan\u00e9e des nombreux syst\u00e8mes biologiques qui distinguent l&rsquo;homme des singes sup\u00e9rieurs : la bip\u00e9die avec les modifications concomitantes du bassin et sans doute du cervelet, une main beaucoup plus habile, avec des empreintes digitales qui lui conf\u00e8rent un tact beaucoup plus fin ; les modifications du pharynx permettant la phonation, la modification du syst\u00e8me nerveux central notamment au niveau des lobes temporaux, permettant une reconnaissance fine de la parole. Ces appareils sont du point de vue de l&#8217;embryogen\u00e8se compl\u00e8tement diff\u00e9rents les uns des autres. Chacune de ces modifications constitue l&rsquo;un des dons qu&rsquo;une famille de singes ayant beaucoup d&rsquo;ambition pour ses descendants aurait demand\u00e9 \u00e0 une bonne f\u00e9e de leur donner en cadeau \u00e0 la naissance. Il est tr\u00e8s singulier que ces dons se soient d\u00e9velopp\u00e9s simultan\u00e9ment, pour le plus grand b\u00e9n\u00e9fice des primates que nous sommes. Certains parlent d&rsquo;une pr\u00e9disposition du g\u00e9nome. Mais que recouvrait concr\u00e8tement cette pr\u00e9disposition, si elle a exist\u00e9 ? \u00c9tait-elle d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sente chez les poissons du pr\u00e9cambrien ? La r\u00e9alit\u00e9 est que nous sommes confront\u00e9s \u00e0 une totale carence conceptuelle.<\/p>\n<p><strong>L.R. : Vous avez \u00e9voqu\u00e9 tout \u00e0 l&rsquo;heure un autre courant, qui va en gros des cybern\u00e9ticiens \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole de Santa Fe, qui fait appel \u00e0 des notions comme le chaos&#8230;<\/strong><\/p>\n<p><strong>M.-P. S. :<\/strong> Je faisais allusion \u00e0 une succession de gens fort comp\u00e9tents qui ont su trouver des expressions po\u00e9tiques et creuses qui n&rsquo;expliquent rien. C&rsquo;est l&rsquo;ordre par le bruit des cybern\u00e9ticiens, les structures dissipatives d&rsquo;un Prigogine, le syst\u00e9misme d&rsquo;un Varela*, et maintenant le \u00ab\u00a0bord du chaos\u00a0\u00bb de Stuart Kauffman, dont l&rsquo;inanit\u00e9 sonore va bient\u00f4t nous parvenir en France. Ces \u00e9coles mettent la complexit\u00e9 \u00e0 toutes les sauces. Ils \u00e9voquent \u00e0 l&rsquo;appui de leur d\u00e9marche des exemples comme certaines r\u00e9actions chimiques, le dessin d&rsquo;une c\u00f4te maritime, les turbulences atmosph\u00e9riques ou la structure d&rsquo;une cha\u00eene de montagnes, dont la complexit\u00e9 est certes tr\u00e8s grande mais qui repose, au regard du monde vivant, sur un type d&rsquo;organisation tr\u00e8s pauvre, en tout cas non fonctionnelle. Aucun algorithme ne nous permet d&rsquo;appr\u00e9hender la complexit\u00e9 du vivant, qui contrairement \u00e0 tous ces exemples emprunt\u00e9s au monde physico-chimique est de nature fonctionnelle.<\/p>\n<p><strong>L.R. : Doit-on comprendre votre position comme un constat r\u00e9sign\u00e9, un appel \u00e0 plus de modestie ou autre chose encore ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>M.-P. S. :<\/strong> Disons par antiphrase qu&rsquo;il ne reste plus aux optimistes qu&rsquo;\u00e0 entonner le grand hymne du principe anthropique*. Mais ici nous ne sommes plus dans le discours scientifique, quelques savantes que soient les \u00e9quations dont les fanfares accompagnent son chant. D&rsquo;autres pratiqueront la suspension du jugement.<\/p>\n<p><em>Propos recueillis par Olivier Postel-Vinay dans le <\/em><em><a href=\"http:\/\/www.larecherche.fr\/mensuel\/283\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">mensuel n\u00b0283<\/a><\/em><em> de La Recherche dat\u00e9 de janvier 1996 \u00e0 la page 87. <\/em><em><a href=\"https:\/\/www.larecherche.fr\/m-p-sch\u00fctzenberger-les-failles-du-darwinisme\">https:\/\/www.larecherche.fr\/m-p-sch\u00fctzenberger-les-failles-du-darwinisme<\/a><\/em><em>.<\/em><\/p>\n<hr>\n<p><strong>Note de B&amp;SD :<\/strong><\/p>\n<p>* <strong>Principe anthropique :<\/strong> Voici comment le philosophe analytique chr\u00e9tien William Lane Craig d\u00e9finit le principe anthropique : \u00ab\u00a0Certains th\u00e9oriciens ont tent\u00e9 de soutenir l\u2019hypoth\u00e8se du hasard en recourant \u00e0 ce qui est appel\u00e9 le principe anthropique. Tel que l\u2019ont formul\u00e9 Barrow et Tipler, le principe anthropique \u00e9nonce que n\u2019importe quelle propri\u00e9t\u00e9 de l\u2019univers qui, \u00e0 premi\u00e8re vue, peut appara\u00eetre \u00e9tonnamment improbable ne peut \u00eatre per\u00e7ue dans leur v\u00e9ritable perspective qu\u2019une fois que nous avons rendu compte du fait que certaines propri\u00e9t\u00e9s ne pourraient pas \u00eatre observ\u00e9es par nous, puisque nous ne pouvons observer que les propri\u00e9t\u00e9s compatibles avec notre propre existence. Ceci implique que nous ne devrions pas \u00eatre surpris d\u2019observer l\u2019univers comme il est, et que par cons\u00e9quent aucune explication de son r\u00e9glage pr\u00e9cis ne doit \u00eatre recherch\u00e9e\u00a0\u00bb (Craig, William (2012) <em>Foi raisonnable. V\u00e9rit\u00e9 chr\u00e9tienne et apolog\u00e9tique.<\/em> Villefranche d&rsquo;Albigeois : Les Editions La Lumi\u00e8re. Collection \u00ab\u00a0R\u00e9forme\u00a0\u00bb, volume n\u00b0 2, p. 233. <a href=\"https:\/\/bibleetsciencediffusion.org\/index.php\/produit\/foi-raisonnable-de-william-craig\/\">https:\/\/bibleetsciencediffusion.org\/index.php\/produit\/foi-raisonnable-de-william-craig\/<\/a>)<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Disons par antiphrase qu&rsquo;il ne reste plus aux optimistes qu&rsquo;\u00e0 entonner le grand hymne du principe anthropique. Mais ici nous ne sommes plus dans le discours scientifique, quelques savantes que soient les \u00e9quations dont les fanfares accompagnent son chant. 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