Description
Postmillénarisme pour les ignorants – par Kenneth Gentry
Les quatre écoles millénaristes sont toutes des systèmes chrétiens qui affirment attendre l’espérance de la rédemption ultime. Par conséquent, elles sont toutes d’accord pour exprimer la même espérance finale : Dieu va vaincre le péché et Satan, et Il va établir un ordre de glorieuse perfection qui durera pendant toute l’éternité. Cependant, elles diffèrent dans la façon dont elles comprennent l’impact qu’a l’espérance de la rédemption sur l’histoire qui précède les nouveaux cieux et la nouvelle terre. Même si elles sont en accord pour dire que Dieu aura la victoire finale dans l’éternité, trois des écoles sont pessimistes en ce qui concerne l’histoire, et une est optimiste. Les trois systèmes pessimistes sont le prémillénarisme, l’amillénarisme et le dispensationnalisme.
La question pessimisme-optimisme est essentiellement ce qui différencie le postmillénarisme des trois autres systèmes. Ces eschatologies sont pessimistes, car :
– Elles nient que l’Église de Christ va grandir jusqu’à exercer une influence bienveillante au niveau mondial sur les affaires humaines avant le retour du Christ.
– Elles nient que les chrétiens se doivent d’œuvrer en vue de la victoire de l’Évangile dans l’histoire.
– Elles sont d’accord pour dire que l’histoire va finir par s’effondrer dans le chaos et le désespoir avant le retour du Christ.
Le système postmillénariste est optimiste quant à l’histoire à venir, car il adopte une position contraire sur ces trois points. »- Kenneth Gentry, extrait de l’introduction.
L’influence du dispensationnalisme en eschatologie
Le prémillénarisme dispensationnaliste est de loin le point de vue le plus populaire dans l’Église aujourd’hui. À cause de cela, les autres positions eschatologiques ont des difficultés à entrer dans le débat populaire. C’est l’une des raisons pour lesquelles nous présentons le postmillénarisme comme premier livre de la série « Pour les ignorants ». À cause de la prévalence de la pensée dispensationnaliste, certains des « points » qui appuient le postmillénarisme sont des contrepoids face au dispensationnalisme. Mais ces points sont importants à cause de leur valeur intrinsèque. Je vais me pencher sur quelques-uns de ces points qui ont un impact sur le débat eschatologique.
Interprétation littérale et prophétie
Le dispensationnalisme est populaire en grande partie parce qu’il affirme interpréter littéralement les Écritures. L’éminent théologien dispensationnaliste Charles C. Ryrie met en avant l’interprétation littérale comme étant un élément absolument essentiel de l’interprétation biblique qui (selon lui) mène immanquablement au dispensationnalisme. Il écrit : « Les dispensationnalistes affirment que leur principe d’herméneutique est celui de l’interprétation littérale… Les dispensationnalistes déclarent utiliser systématiquement le principe normal d’interprétation pour toute étude de la Bible. » [1]
Ryrie donne trois arguments pour lesquels ils utilisent cette herméneutique littérale. [2]
- « D’un point de vue philosophique, le raison d’être du langage en soi semble exiger l’interprétation littérale… Si Dieu est à l’origine du langage, et si son objectif principal pour cela a été de transmettre son message à l’homme, alors il s’ensuit qu’étant omniscient et tout aimant, Il a donné un langage suffisant pour transmettre tout ce qu’Il avait à cœur de dire à l’homme. Il en découle donc qu’Il allait se servir du langage et s’attendre à ce que l’homme l’utilise dans son sens littéral, normal et obvie. » [3]
- « Les prophéties vétérotestamentaires concernant la première venue de Christ – sa naissance, son éducation, son ministère, sa mort, sa résurrection – se sont toutes accomplies littéralement. Parmi ces prophéties, il n’y en a pas qui ne se soient pas accomplies au sens littéral dans le Nouveau Testament. » [4]
- « Si l’on n’utilise pas la méthode évidente, normale et littérale d’interprétation, l’on abandonne toute objectivité. »
Malgré ce qu’affirment vigoureusement les dispensationnalistes, le « littéralisme systématique » est un idéal impossible, comme même des dispensationnalistes commencent récemment à l’admettre. John Samuel Feinberg, dispensationnaliste contemporain bien connu, déplore en ce qui concerne l’herméneutique : « Ryrie est trop simpliste. » [5] Blaising et Darrell Bock sont d’accord et déplorent la « naïveté conceptuelle » [6] de Ryrie.
Penchons-nous sur quelques problèmes que pose l’interprétation littérale « systématique » à la Ryrie.
La philosophie liée à l’argument du langage
Le point qui frappe immédiatement en ce qui concerne la première preuve apportée par Ryrie est qu’elle est préconçue, ce qui devient évident, puisque Ryrie déclare que : « Les principes d’interprétation sont fondamentaux et ils doivent être établis avant de commencer à interpréter la Parole. » [7] Autrement dit, vous devez choisir la méthode d’interprétation que vous allez adopter avant même d’ouvrir la Bible. Cette approche ne rejette-t-elle pas dès le début la possibilité d’une interprétation spirituelle ? Pourquoi devons-nous commencer par affirmer la nécessité d’une interprétation littérale ? Un ouvrage aussi riche que la Bible, dédié à un thème tellement élevé et spirituel (la rédemption de l’homme pécheur par le Dieu infini), écrit par plusieurs écrivains sur une période de plus de 1500 ans, ne peut-il pas présenter une variété de genres littéraires qui demandent plusieurs approches littéraires différentes ? En réalité, « affirmer, sans autorité expresse, que la prophétie doit toujours et exclusivement être soit l’un soit l’autre est aussi insensé qu’affirmer la même chose de toute la conversation d’un individu pendant toute sa vie, ou du langage humain en général. » [8]
Même les dispensationnalistes admettent que la révélation biblique emploie un style figuratif, mais c’est cela même qui soulève la controverse : quand devons-nous interpréter la prophétie littéralement, et quand devons-nous le faire figurativement ? Vern Poythress soupçonne avec raison les dispensationnalistes « d’avoir peut-être arrangé de façon opportune leur décision en ce qui concerne ce qui doit être figuratif après avoir mis en place le système fondamental qui leur dit ce qui peut et ce qui ne peut pas être en accord avec ce système. Il se peut que le fait de décider de ce qui est figuratif et de ce qui ne l’est pas soit le produit du système en bloc, plutôt que son motif inductif. » [9] Ce que dit Ryrie vient à l’appui de la conclusion de Poythress : « La compréhension des différentes économies divines est essentielle à une vraie interprétation de la révélation de Dieu au sein de ces différentes économies. » [10] Autrement dit, vous devez avoir un cadre dispensationnaliste (la compréhension des différentes économies) afin de pouvoir avoir une « bonne interprétation». [11]
De surcroît, le premier argument de Ryrie finit, en réalité, par interroger. Il affirme que, puisque Dieu a créé le langage, « le but du langage lui-même semble demander une interprétation littérale » sur la base de l’argument suivant : « il doit… s’ensuivre qu’Il utiliserait le langage et s’attendrait à ce que l’homme l’utilise dans son sens littéral, normal et logique. » [12] Il continue en expliquant cela par le fait que « le langage a été donné par Dieu dans le but de communiquer avec les hommes. Par conséquent, Dieu l’aura fait de la façon la plus facile à comprendre – littéralement et normalement. » [13] Cela n’est pas très convaincant, étant donné que Dieu communique souvent dans l’Écriture au moyen de la poésie, de métaphores, de paraboles et d’autres moyens littéraires – comme les dispensationnalistes eux-mêmes l’admettent.
Références bibliographiques :
[1] Charles C. Ryrie, Dispensationalism (2de édition : Chicago : Moody, 1995), pp. 80, 82.
[2] Ryrie, Dispensationalism, pp. 81–85.
[3] Selon Benware : « L’interprétation littérale suppose que, puisque Dieu veut que sa révélation soit comprise par l’homme, Il a fait reposer sa communication révélatoire sur les règles normales de la communication humaine. » Paul N. Benware, Understanding End Times Prophecy: A ComprehensiveGuide (Chicago: Moody, 1995), p. 19.
[4] Voir aussi Thomas Ice dans PSB, 1312. John F. Walvoord dans Roy B. Zuck, éditeur, Vital Prophetic Issues: Examining Promises and Problems in Eschatology (Grand Rapids: Kregel, 1995), pp. 19–20 ; Charles L. Feinberg, Millennialism: The Two Major Views (3e édition, Chicago : Moody, 1980), p. 41. ; J. Dwight Pentecost, Things to Come: A Study in Biblical Eschatology (Grand Rapids: Zondervan, 1958), p. 10 ; Robert P. Lightner, The Last Days Handbook (Nashville: Thomas Nelson, 1990), pp. 126–127.
[5] John S. Feinberg, éditeur, Continuity and Discontinuity: Perspectives on the Relationship Between the Old and New Testaments (Westchester, Ill.: Crossway, 1988), p. 73. Un théologien important qui a abandonné le dispensationnalisme est l’ancien professeur du Dallas Seminary, S. Lewis Johnson, qui avertit de la nature anti-apostolique de l’interprétation littérale, qui, dit-il, interprète « impassiblement », mécaniquement : S. Lewis Johnson, The Old Testament in the New (Grand Rapids: Zondervan, 1980), p. 83.
[6] Craig A. Blaising et Darrell L. Bock, éditeurs, Dispensationalism, Israel and the Church: The Search for Definition (Grand Rapids: Zondervan, 1992), p. 29.
[7] Ryrie, Dispensationalism, p. 79.
[8] J. A. Alexander, Commentary on the Prophecies of Isaiah(Grand Rapids: Zondervan, réimpr. 1977 [1875]), 1:30.
[9] Vern S. Poythress, Understanding Dispensationalists (Grand Rapids: Zondervan, 1987), p. 53. Pour une discussion entre Poythress et deux dispensationnalistes de premier plan sur les arguments de Poythress, voir : Grace Theological Journal 10:2 (automne 1989), pp. 123–160.
[10] Ryrie, Dispensationalism, p. 29.
[11] Ceci malgré ce dont se plaint Ryrie : « Ainsi le non dispensationnaliste n’est pas, comme il l’admet lui-même, un littéraliste logique, mais il doit introduire un autre principe herméneutique (la méthode ‘théologique’) afin d’avoir une base herméneutique pour son système » – Ryrie, Dispensationalism, p. 84.
[12] Un problème que les dispensationnalistes semblent ne pas apercevoir est la question de savoir pour qui la prophétie est « simple ». La méthode dispensationnaliste consiste à tenter de la rendre simple pour le lecteur du XXe siècle. Et que fait-on de l’auditoire de l’Antiquité pour lequel elle était écrite ?
[13] Ryrie, “Dispensationalism,” dans DPT, 94. Pentecost emboîte le pas : « Étant donné que Dieu a donné sa Parole pour se révéler à l’homme, l’on doit s’attendre à ce que sa révélation soit donnée dans des termes si exacts et spécifiques que sa pensée est correctement transmise et comprise si elle est interprétée selon les lois grammaticales et linguistiques. Une telle évidence par présomption est en faveur de l’interprétation littérale, car une méthode allégorique d’interprétation obscurcirait le sens du message que Dieu a délivré aux hommes. » – Pentecost, Things to Come, p. 10.
Kenneth Gentry, Postmillénarisme pour les ignorants. Éditions Maranatha, mars 2019. Traduit de l’anglais par Louis Boné. 206 pages.
Prix France et Belgique : 16 €
Prix Suisse : 18 CHF
ISBN : 978-2-913261-29-7

Kenneth Gentry
Kenneth L. Gentry, Jr, Th.D., Directeur du GoodBirth Ministries, est un auteur, pasteur presbytérien retraité et conférencier. Il a écrit plus d’une vingtaine de livres, dont son ouvrage de 600 pages He Shall Have Dominion: A Postmillennial Eschatology, ainsi qu’un commentaire en préparation sur l’Apocalypse, The Divorce of Israel.